Emanuelle delle Piane

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Une Zazie avant l'heure

La scénariste romande Emanuelle delle Piane signe la première adaptation théâtrale du livre de Spyri.

PROPOS RECUEILLIS PAR ISABELLE FALCONNIER

23 novembre 2000

N’est-ce pas un défi d'intéresser les enfants d'aujourd'hui à “Heidi”?

J'ai confiance. C'est le caractère de Heidi qui peut les faire s'identifier à elle, qui doit se débrouiller, faire sa place, se battre. Et puis “Heidi” parle d'amitié, de conflits d'autorité entre les générations, d'un grand-père à amadouer, de la nature: des choses qui parlent à tous les enfants. De plus son côté garçon manqué, frondeur, la rend sympathique aux garçons aussi.

Qui est Heidi selon Emanuelle delle Piane? Une adorable petite peste, une Zazie avant l'heure. Une gamine libre, au franc-parler révélateur, qui s'est forgée toute seule et qui, en rencontrant son grand-père, rencontre la nature.

Etiez-vous déjà amoureuse de Heidi avant de l'adapter au théâtre?

Pas du tout. Je n'en avais retenu que le côté patriotique, tresses blondes et petites chèvres, ce qui m'éloignait plutôt du personnage. C'est en lisant enfin le texte original de Johanna Spyri que j'ai été véritablement touchée.

Qu'est-ce qui vous a émue dans le roman de Spyri?

Je m'y suis retrouvée, en fait: l'enfance de Heidi ressemble à la mienne. J'ai grandi auprès de ma grand-mère à la Chaux-de-Fonds pour en être arrachée et conduite en ville, à Lausanne. Pour mon bien, forcément. Tout comme Heidi avec son grand-père, on me plaignait, alors qu'une relation très complice nous unissait, ma grand-mère et moi, que les gens ne percevaient pas. J'ai souffert des mêmes chocs affectifs que Heidi, la transplantation, le choc culturel, les règles à suivre, la solitude.

 

Pourquoi teniez-vous à rester fidèle au livre de Spyri, et ne pas en donner votre version?

C'est d'abord une histoire qui fonctionne, dramaturgiquement parlant, qu'il n'y avait pas de raison de ne pas utiliser. Puis, le texte de Spyri a déjà été servi à tellement de sauces! En tant qu'auteur, j'ai eu envie de respecter l'auteur Johanna Spyri, qui le mérite: il fallait dire une bonne fois que la Heidi de Spyri n'est pas la pimbêche maniérée que Charles Tritten en a fait cinquante ans plus tard! Ce n'est pas à moi de la dénaturer une fois de plus. La pièce est cependant ma vision des choses, dans la mesure où le langage est le mien et que j'ai choisi de privilégier certains épisodes du récit, de supprimer les références religieuses qui alourdissaient le texte et ne me correspondaient pas. J'ai par contre favorisé les moments qui montrent comment la lecture devient pour Heidi une fenêtre sur la liberté, un moyen de s'évader de sa prison dorée de la ville.

Le mythe de Heidi ne fait-il pas l'éloge inconsidéré et irresponsable d'un mode de vie sans contrainte aucune?

Mais non! Heidi est beaucoup plus que deux tresses qui gambadent dans les champs! Elle apporte la montagne à la ville, puis inversement: le grand-père accepte finalement qu'elle aille à l'école. Elle s'est faite passeuse de valeurs, médiatrice entre des mondes a priori opposés. Son attitude est très moderne: elle ne juge jamais, sans se laisser non plus faire par les autres. Elle sait ce qui est bon pour elle, c'est son atout et son message.

Heidi, brune ou blonde?

Je la voyais brune, sans doute à cause des livres de ma jeunesse, mais je n'échangerais pour rien au monde la blonde Yaëlle Wyss contre une brunette!