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Théâtre en camPoche d’une gaieté noire
Par Dominique Hartmann
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Papier, Bulletin 99 de la SSA
Hiver 2010-2011
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Mort, inceste, maltraitance:
Emanuelle delle Piane (photo) a la main lourde. Par bonheur, elle a aussi la
plume légère. Une plume qui taille au plus près, la chair du drame comme la
boursouflure des comédies humaines. Et c'est entre gaieté noire et émotion
qu'oscillent les cinq pièces réunies dans ce dernier volume de la collection
Théâtre en camPoche.
Le dernier-né de Bernard Campiche propose trois pièces graves et deux
dramuscules, où Emanuelle delle Piane, auteure et scénariste d'origine
suisse et italienne, lâche la bride à sa férocité: qu'elle y considère la
mort ou l'amour, elle éreinte nos trivialités avec volupté. Dans les
dramolettes d'Adagio, ses personnages tentent de composer avec la mort ou
celle de leurs proches.
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En réalité, chez Emanuelle delle Piane, ce sont les parents qui pèsent lourd
sur l'existence de leurs enfants. Ils mentent, torturent, violent, abusent.
La Monstre raconte la détermination de deux soeurs à régler leurs comptes
avec leur mère: il s'agit de se faire entendre pour sortir de cette ornière
qu'elle a creusée très tôt. La mise en scène de la parole - les jeunes
femmes répètent la scène de la confrontation - souligne habilement et
l'indicible et la violence subie. Dans le remarquable récit des Enfants de
la pleine lune, la rébellion vitale ne suffira pas.
L'auteure déculotte ses personnages à coup de répliques brèves et "parlées",
de dialogues incisifs et rythmés, jamais acerbes, et d'une écriture Théâtre
en camPoche d'une gaieté noire économe mais grosse de qualités poétiques.
Miroirs syntaxiques, dialogues entrecroisés, personnages répliqués, la
structure dramatique sait refléter la violence tout en la mettant à
distance. |

© Nathalie Sabato |
Cercueil, exposition du corps, jour du décès, enterrement lui-même,
Emanuelle delle Piane s'empare sans vergogne de tous ces objets tabous et y
dresse le théâtre grinçant des stratégies, jusqu'aux plus drôles et
indignes, destinées à fausser compagnie à la mort avec panache. Mais celle
ci n'aura pas le dernier mot, du moins pas tant qu'une jeune femme jettera
ses crayons dans la tombe des artistes pour qu'ils puissent écrire et rêver.
La brièveté de formes qu'affectionne Emanuelle delle Piane sert aussi le ton
acidulé des quarante dramuscules d'Amours chagrines, qui croquent en une
scène, ou un peu plus, la superbe inconstance de nos amours - ironiquement
expliquée par l'exposé pseudo-scientifique des différences entre cerveaux et
coeurs masculins et féminins. |
Et même lorsque le ton se fait plus lourd, l'absence de pathos perdure. Le
recueil se clôt enfin sur une pièce passionnante. D'une écriture toujours
économe mais plus fournie, avec une grande intelligence des mouvements
dramatiques, Emanuelle delle Piane nous entraîne avec A Dieu-Vat au coeur du
destin exceptionnel de la compagne de Pie XII. Au cours des trente-neuf ans
passés au Vatican aux côtés du pape, Joséphine Lehnert voit se dissoudre les
illusions liées au pouvoir. Expulsée en même temps que le pape cède sa
tiare, elle mettra toute son énergie à réparer ses fautes et tendra
désormais vers un seul but: fonder un foyer pour ces femmes que l'Eglise
"utilise, use, puis rejette". Avec A Dieu-Vat, Emanuelle delle Piane dévoile
un autre pan de son talent: la capacité à puiser dans un destin individuel
l'envergure d'une réflexion collective. |
Dominique Hartmann, journaliste au quotidien
Le Courrier
Emanuelle delle Piane,
"Pièces",
coll. Théâtre en camPoche
Bernard Campiche Editeur, 2010
www.campiche.ch |
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