Emanuelle delle Piane

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Préface du volume répertoire
Emanuelle delle Piane
théâtre en Campoche, 2010
par Jacqueline Corpataux

 

 

Tu oses, Emanuelle…
Tu oses les mots qui écorchent. Qui suintent. Tu oses gratter les plaies de la vie. Tu oses dire les existences piétinées. L'innocence saccagée. Tu oses traiter des sujets qui piègent, qui pourraient dévaler vers de scabreux versants… Tu n'occultes pas. Tu oses. Mais tu transposes. Singulièrement. Subtilement. Magnifiquement.
" Attention, dangereux de grandir ! " dis-tu. Certes… comment raccommoder une enfance trouée… comment réparer ? Tu t'es dotée pour cela d'outils puissants. Tu affûtes ta langue comme on aiguise sa lame. Paroles pointues. Acérées. Effilées. Trempées dans la vie qui brûle. Qui consume parfois. Ou qui forge une vraie personnalité. En créant des armes solides contre l'adversité. Mots - silex qui se frottent pour mieux nous embraser.
Point de pathos, cependant. Elaguer. Dépouiller une langue comme on se déleste du superflu. Comme on se dévêtit pour vraiment se mettre à nu. Et quand le récit se taille au scalpel, pas étonnant que le sang coule… épanchement d'émotions, de constats intimes, pour mieux fluidifier ta vie. Pour déboucher les non-dits. Nommer la douleur, la peur, la trahison, le mensonge… cela les rend-il moins indomptables… plus intégrables ? Peut-être... Aérer les couloirs souterrains de l'être. Offrir un soupirail aux paroles blotties dans les caves de nos vies. Car tu proposes toujours une fenêtre à nos interprétations. Pour prolonger le regard. Une fenêtre d'où l'on a le choix " selon l'humeur du temps " de se jeter… ou de s'envoler " vers quelque chose de plus gai ". A nous de voir. De répondre à l'invitation des mots de grimper sur leurs ailes. Itinéraire saisissant dans une langue qui griffe ou déride. Caresse ou gifle. Selon la plume que tu choisis pour croquer des portraits de vie dans ce qu'elle a de plus piquant, de plus abrasif, de plus mordant parfois. De plus tendre aussi. De plus humain toujours.
Tu aimes secouer, Emanuelle. Verser de l'acide sur la plaque de cuivre. Attaquer le vernis pour creuser des silhouettes, décaper nos certitudes. Nous rappeler que rien n'est lisse. Que sous la surface il y a des ampleurs insoupçonnées… Tu sembles poser tes grands yeux sans relâche sur tes congénères, avide traqueuse de vie, que tu recycleras plus tard en une scène, une " dramolette ", un " dramuscule ", une " pièce cruelle ", un scénario, une nouvelle…
Il y a de l'enfance, bien sûr… comment faire sans elle …
Dans " La Monstre " et " Les enfants de la pleine lune " il est des enfants déjà échoués sur les plages de leurs bien courtes vies. Trop vite grandi. Il est de l'enfance qui se défraîchit. Qui se manipule. Se désarticule. De l'enfance mutilée derrière des portes verrouillées. Des enfants gobeurs…à force d'être gobés. Qui croient qu'on joue au chien quand on les tient en laisse. Et à qui l'on fait prendre le tonnerre pour la guerre.
Il est de l'enfance qu'on abuse… mais qui se venge aussi. Quand ils en ont trop vu, ce sont eux - les enfants - " qui en font voir "…qui plaquent " les grands " devant leur immaturité. Devant leur irresponsabilité.
Il est de l'enfance qui se vole. Qui s'étouffe. Qui s'extirpe. Mais qui se console aussi ! Parce que tu ne cesses d'éclairer la Vie. Emanuelle. Et la Vie, ça s'accroche. Même terriblement. " Sans faire exprès ". On ne s'en débarrasse pas si facilement. De la Vie.
Et dans la solitude de la création, tu sais le pouvoir magique de l'écriture qui convie un alter ego, un prolongement de soi-même… une soeur, un frère. Un jumeau. Une réplique. Pour se refléter. Pour se réchauffer. Pour s'épancher. Se lécher les plaies… mais attention, pas trop près… pas si près ! L'horreur n'a pas de limite quand on ne vous pas appris à conjuguer le verbe aimer. On reproduit. Les outrages. Jusqu'aux derniers. " C'est le syndrome du jeu des filiations "… sacrée saloperie, qui se transmet comme une maladie contagieuse si l'on ne se soigne pas. Dont les effets secondaires minent dangereusement la confiance… jusqu'à s'excuser de vivre. Héritages empoisonnés. Insidieusement perpétués dans les veines des progénitures… qui en prennent parfois pour perpète. Dans le silence. Ou dans la violence. Nos histoires sont bourrées de trous noirs où l'on enfouit nos mémoires. Suffit. DIRE. Laisser les mots se faire la belle. Les mots sont des boucliers contre la cruauté. Des béliers propres à ouvrir une brèche dans nos existences emmurées. Des échappées belles.
Il y a la Mort. Aussi. Dans " Adagio ". Comment composer avec Elle, sinon par facétie. La narguer, pour mieux la regarder en face… peut-être. On se surprend à la tutoyer tant tu nous la rends familière. Quotidienne. Présente, certes. Banale jamais. Tu la tiens à distance. A juste distance. Mais tu lui fais de la place. Une place qu'elle s'octroie de toute façon. Qu'on le veuille ou non… alors, autant l'inviter ! Le décor est brossé. D'un trait de plume tu as tout suggéré. Et Musique ! La voilà qui déboule, la Mystérieuse… Faut-il de l'audace pour ainsi la mettre en scène. Pour prendre cette liberté d'en jouer. Pour l'inviter à danser…
A-t-on trouvé meilleur révélateur que la Mort pour réévaluer son désir de vie… parfois le suicide n'est plus si urgent… surtout quand on a retrouvé goût au champagne… qu'on n'a pas encore déniché la tenue idéale pour sa dernière bière… ou qu'on craint d'être mal entouré par de méchants voisins d'éternité…
Quand je vous disais que la Vie s'accroche à nous… à moins que ce ne soit l'inverse …
Et l'amour… ? présent ! évidemment… oui mais des "Amours chagrines" - l'approche n'est pas ordinaire. Même si le titre nous induit en erreur… car traité de la sorte, le sujet nous déride. Froisse les étoffes trop bien rangées dans les armoires des civilités conjugales. Décale nos projections amoureuses. Décortique les stratégies des partenaires les mieux rôdés. Egratigne tendrement leurs impuissances et leurs lâchetés. Et leur vocabulaire éculé. Epingle ironiquement l'amour. Revisite sérieusement les " toujours ". Car même si " en amour l'âge ne compte pas… " il y a des couples sur qui le temps fait de rapides ravages ! Savoureuses variations aigres-douces sur le terrain connu des fuites et des cachotteries, de la mauvaise foi et des faux-fuyants… Et malgré les sempiternelles tactiques de camouflage et les récurrents manèges conjugaux, l'évidence que nous sommes toujours prêts à répondre, et de façon si véloce, à l'appel puissant des instincts les plus authentiques. Les plus essentiels. Il s'agit bien de miracle, puisque hier encore…. on pensait en crever ! Là aussi, la force de vie est toujours gagnante. Malgré la peur des pièges subis et les séquelles des blessures passées.
Remarquable façon de traiter de " l'humain " et de sa solitude, qui fait ses gammes en permanence sur le clavier des vies affectives, malgré (et peut-être grâce à !) nos impuissances à atteindre la virtuosité.
Quant à " A Dieu-vat "… c'est encore une autre veine, une autre pulsation… une suggestion quasi cinématographique. Qui produit de l'image en permanence. Un récit palpitant. Celui d'un Saint-Siège qui trempe sans vergogne dans les eaux troubles du fascisme… et dont on ne connaissait pas encore l'ampleur de l'hypocrisie… à l'heure où l'Eglise est plus que jamais éclaboussée par des histoires qu'elle aurait préféré camoufler le plus longtemps possible sous ses soutanes. Un Vatican où l'on excommunie les " rivales de Dieu ", celles qui optent pour la parole plutôt que pour le silence. Une pièce qui sent le soufre. Quand je disais que tu osais…
RACONTE encore Emanuelle, raconte le monde, réveille les couleurs de la vie,
Raconte encore des histoires de lune bienveillante qui brille comme une Mère au plafond du ciel… de lune qui s'éclipse quand elle n'en peut plus de voir l'absence d'amour,
Raconte encore le coeur… qui galope et qui s'emballe lorsqu'on a peur, qui tambourine joliment si on rit ou qu'on a des bonheurs,
Pose tes mots comme on ramasse des pierres… précieuses
Donne-nous encore des coups de poing au coeur… Trace des signes, les visibles et les invisibles
Raconte encore les gens… " ces drôles d'animaux, ces mammifères singuliers " La vraie vie…. c'est où, dis… c'est mieux que celle que tu inventes ?
Je ne sais… mais ce que je sais c'est que jusqu'à la fin … on peut faire du gringue à sa vie.
Osons… non ?
Jacqueline Corpataux, août 2010